Nous y sommes, c’est fait, le voilà le nouveau siècle, le nouveau millénaire. Beaucoup d’entre nous, enfants puis adolescents, ont sans doute imaginé être là pour l’an 2000, calculant l’âge qu’ils auraient en l’an 2000, nombre ont pensé à l’âge qu’auraient leurs proches en l’an 2000, d’autres encore ont évité de penser à ceux qui seraient, a priori vu leur âge, morts pour le passage au nouveau siècle. Eh bien nous y voici, nous voici les uns et les autres affairés dans la vraie vie d’adulte, celle des plaisirs adultes, des contraintes de la vie des adultes, de ces adultes-là qui travaillent, ceux qui ont la chance d’éprouver les joies et les soucis des adultes... Rappelez-vous du célèbre 2001, l’Odyssée de l’espace, dans le souvenir que j’en garde, il y avait une sorte de poésie des images et de la musique qui accompagnaient ce film devenu culte ? On nous montrait un monde nouveau, tourné vers la conquête de l’espace et de la technologie, on y voyait des êtres humains pris par les menaces, les méandres d’un voyage effrayant et initiatique dans une ère lointaine, le tout avait pour nous l’attrait et la consistance quelque peu fantaisiste des fictions remarquables.
Quand on sera en 2001, j’aurai quel âge ? C’était la seule question, la seule qui importait au fond. Nouveau siècle, nouveau millénaire certes, mais en notre présence, c’était là la tension exceptionnelle vers l’an 2000, et le mystère de l’an 2001. Enfin, maintenant il va falloir s’organiser, parce que pour 2100, ça va être plus compliqué. Eh oui 2100, je sais d’ores et déjà que pour ce passage-là aucun de nous ne sera là. Pas la peine de se lancer dans la liste inquiète de ceux qui verront 2100, inutile. Concentrons-nous plutôt sur nos vies d’adultes, préservons les souvenirs de nos enfances et adolescences lointaines, comme d’autres iront narrer le siècle passé, allons tête haute dans le siècle que nous ne terminerons pas, et tâchons de repérer des dates moins difficiles sur le calendrier... Gardons-nous de tous espoirs mystiques, mais il nous reste à nous tourner vers d’autres calendriers, ceux qui pourraient offrir à notre finitude des perspectives réjouissantes : calendrier juif 5761, prochain siècle dans... Calendrier copte, calendrier musulman, calendrier...
Une fillette, à qui l’on expliquait avec quelques difficultés la notion du temps qui passe — les jours, les semaines, les mois, les années — se tourne vers sa mère, l’interrompant brutalement : « tu sais maman quand je serai jeune, je quitterai la maison... mais quel âge j’aurai quand je serai jeune, maman ? On sera quelle année quand je serai jeune ? ».
Cette question du temps et de sa représentation, mais aussi de sa perception, est par définition multiple et subjective et, en même temps, elle se heurte au socle intangible du passage entre hier, aujourd’hui et demain. Une belle image pour penser la dialectique entre universalité et singularité, dialectique de notre revue qui va nous accompagner dans ce nouveau siècle, le nôtre, celui de l’autre aussi...
Bobigny, janvier 2001

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