L'Autre

Editorial
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Publication liée :

L’autre 2001, Vol. 2, n°3

Auteurs :

• GIRAUD F.
• MORO M. R.
• STURM G.

Autres éditoriaux :

• Les enfants de migrants à l’école : une chance !
par Marie Rose Moro, Claire Mestre

• La culture : ni tabou, ni révolutionnaire !
par Claire Mestre, Yoram Mouchenik, Thierry Baubet, Malika Bennabi, Marie Rose Moro

• La révolution des exclus
par Najib Djaziri

• La logique du bouc-émissaire  : réflexions et indignation
par Alain Goussot

• Pour une République multiculturelle
par Claire Mestre, Marie Rose Moro

• Urgence, traumatisme et adoption : quel devenir pour les enfants d’Haïti ?
par Hélène Romano

• Mémoire de l’esclavage
par Claire Mestre, Taïeb Ferradji

• Le Minotaure
par Christian Lachal

• Obama et la République plurielle
par François Giraud, Jonathan Ahovi, Claire Mestre, Thierry Baubet, Marie-Rose Moro

• La virginité, un alibi post-colonial ?
par Sara Skandrani, Malika Mansouri, Marie Rose Moro

• Les violences faites aux mémoires
par Claire Mestre, Yoram Mouchenik

• L’égalité pour tous : un mythe bon marché
par Claire Mestre

• La cuisine, l’art de l’illusion
par Marie Rose Moro

• Le voile des adolescentes. Le regard de celles qui le portent
par Marie Rose Moro

• À propos de la laïcité à l’hôpital
par Michel Bilis

• La maigreur de l’hospitalité contemporaine
par Marie Rose Moro, Felicia Heidenreich

• Parler d’amour en temps de guerre
par Marie Rose Moro

• Construire un monde commun
par François Giraud

• « C’était quand le temps des colonies ? »
par Yoram Mouchenik et Taïeb Ferradji

• Petits théâtres du désir
par Geneviève Serre, Marie Rose Moro

• Arracher l’hostilité à la solitude
par François Giraud, Jean-Baptiste Loubeyre

• Le Sud...
par Christian Lachal

• « Quel âge j’aurai quand je serai jeune ? »
par Anne Revah-Levy, Marie Rose Moro

• Trauma et cultures
par Thierry Baubet, Marie Rose Moro

• Éloge de l’altérité Nourrir, penser et agir
par Marie Rose Moro

• Parler de soi, penser à soi
par Anne Révah-Levy, Quitterie De La Noë

Marie Rose Moro, François Giraud, Gésine Sturm

Pour que la posture ne l’emporte pas sur la compréhension et l’engagement

Le 11 septembre 2001, frappé par l’effroi et la portée symbolique de l’événement, le monde s’est divisé en deux : ceux qui pleurent et ceux qui rient ; ceux qui sont du côté du bien, ceux qui sont du côté du mal ; ceux qui sont pour la guerre, ceux qui sont contre (contre le fait, contre le mot) ; ceux qui sont pour les Américains, ceux qui sont contre ; ceux qui pensent que le terrorisme est radicalement incompréhensible, ceux qui pensent que notre monde l’a sécrété ; ceux qui sont du côté de la liberté et ceux qui sont du côté de l’obscurantisme ; ceux pour qui chaque vie humaine a un prix, ceux qui meurent, pensent certains, allègrement en martyr. La liste pourrait encore être longue des oppositions évidentes, sans doute trop au regard de l’horreur de l’acte, de l’immensité de la tristesse, de l’impossibilité à faire le deuil d’êtres humains réduits en fumée, au regard aussi de la théâtralité de l’acte de destruction, au regard enfin de la guerre déclenchée en retour contre les terroristes. Il y a eu d’abord un premier temps de sidération comme dans tout trauma collectif extrême, sidération qui a amené un quasi-consensus : extirper le corps étranger du terrorisme quel qu’en soit le prix à payer pour nos sociétés, se protéger de l’autre, du différent, de celui qui ne partage pas nos valeurs. Puis, vient le temps de l’élaboration du trauma, de tentatives pour donner un sens pour dérisoire et transitoire qu’il soit, car c’est là le propre de la pulsion de vie. Des esprits ont alors commencé à douter et donc à penser : et si cet événement mettait en scène la force de certitudes en miroir, de positions excluantes mutuelles, de boucs émissaires construits respectivement par ceux qui incarnent des mondes radicalement autres ? Si « le terrorisme comme les virus est partout » [1], si nous étions tous coupables « d’une complicité inavouable ? » [2] Et si, dans chacun des camps, on se devait de suggérer « que les récentes atrocités s’inscrivent dans un contexte historique » [3] sans pour autant implicitement les excuser et tout en restant dans son camp. Dans cette mêmeté que l’on retrouve de part et d’autre, il faut souligner l’invocation de Dieu et celle du bien et du mal. Étrange miroir qui trouble et fabrique la haine qui terrorise du dedans, qui terrorise du dehors. La rigidification des identités en présence empêche le lien, ne laisse apparaître qu’une seule issue : le conflit qui nie l’existence de l’autre. Si, ce n’était qu’un combat du même qui ne s’oppose pas à l’autre mais exclue l’autre. Si après avoir réaffirmé nos valeurs, il importait au contraire de se battre pour le doute, cet écart qui permet de sortir du même, qui permet de supporter l’altérité, la co-existence de valeurs qui ne cherchent pas à s’annuler dans une répétition de violences meurtrières et mortifères mais qui cherchent, au contraire, à créer du lien intrapsychique, intersubjectif et donc social et politique. Sortir de ce même par la défense de la vie et par l’affirmation des droits de celui qui a été attaqué certes, c’est un premier temps, c’est le temps politique et policier. Mais ensuite, ensuite viendra le temps d’une mise en intrigue, au sens de Ricoeur, qui permette la diversité et le lien. L’art de la diplomatie est à réinventer après le temps de la guerre et même pendant. Une diplomatie qui reconnaît l’autre et qui ne nie pas le conflit des positions, des valeurs défendues à un moment donné de l’histoire, des organisations sociales. Pour que la posture ne l’emporte pas sur la morale.

Il n’y a pas de guerre des civilisations entre l’Islam et l’Occident. On sait qu’une telle analyse, outre qu’elle n’est pas étayée, est, de plus, sans issue. Mais, il y a des contradictions profondes à l’œuvre dans le monde. Tout d’abord, un conflit interne à l’Islam, entre une conception utopique, réactionnaire, antisémite et totalitaire (Ben Laden) qui n’est qu’un nouveau fascisme dont on a vu les effets en Algérie d’abord [4] et une conception humaniste et ouverte de l’Islam qui construit ses propres valeurs. La crise d’aujourd’hui est aussi une ligne de fracture à l’intérieur de l’Islam. Les premières victimes de Ben Laden ont été les démocrates algériens, égyptiens, etc. On est en présence de terroristes idéologiquement armés par des prétendus intellectuels ignorant ou refusant l’histoire de l’Islam dans ses contradictions et sa réalité. Il y a aussi dans le monde musulman, des laïcs, des athées. Apparaît ensuite, un conflit interne à la modernité : la technologie et la science sont fragiles et dangereuses ; le monde est inégalement développé économiquement, profondément inégalitaire, bien différencié culturellement ; les différentes parties du monde sont sans cesse, par la puissance des images et le mouvement des échanges d’hommes, en perpétuelle confrontation.

Les migrants sont au cœur de ces contradictions avec tout d’abord la question de l’identité (comment faire avec l’autre qui est en soi ?) [5]. Ici, par exemple, le match France/Algérie et les sifflets contre les politiques et l’équipe française ont démontré, si besoin était, la difficulté actuelle de certains jeunes issus de l’immigration à se situer dans leurs multiples appartenances. Ainsi les migrants déjà parfois mal acceptés dans les sociétés occidentales (et peut-être plus encore maintenant) se sentent de plus en plus exclus, objet de haine, de suspicion, de rejet. Et le 11 septembre accentuera encore ces mouvements de haine, le risque existe. Le racisme renaissant constamment de ses cendres, on peut s’attendre à ce que d’aucuns utilisent ces événements symboliques comme prétexte pour arrêter d’accueillir les migrants et pour les considérer comme des ennemis. On en a vu des prémisses en Allemagne avec le débat sur l’immigration reporté, en Angleterre et en France avec des discriminations à l’égard des migrants qui semblent inévitables. Par ailleurs, l’on sait aussi que les terroristes se servent des mouvements migratoires pour s’infiltrer, d’où le risque de rejet xénophobe. Enfin, la biographie des terroristes montre qu’ils sont souvent dans des processus d’« acculturation antagoniste ». Ils côtoient Européens et Américains, s’approprient certaines de leurs valeurs, parfois les caricaturent mais n’en partagent pas l’ethos, l’esprit. Le décrochage scolaire ou professionnel, la marginalisation extrême, débouchent sur la réponse totalitaire terroriste qui est l’enfermement sur des certitudes identitaires qui masquent un trouble profond de l’identité. Ils deviennent alors des « hallucinés de l’arrière-monde » [6], comme d’autres révolutionnaires avant eux. Sans doute leur évolution paranoïaque s’inscrit-elle dans une série de ruptures brutales de contenants culturels et psychiques d’une mondialisation traumatique.

Il y a aussi une guerre des images. Elles puisent dans des archétypes culturels très anciens dont l’exploitation souligne la vitalité. Sur le plan des images, les états-Unis ne l’emportent pas toujours. Ils inondent le monde de leurs images, mais celles-ci, si elles ont la légitimité marchande, n’ont pas la légitimité éthique. Il y a aussi des manipulations : un pieux guerillero retranché dans la montagne n’est pas nécessairement un Robin-des-Bois et son apparente humilité peut être porteuse d’un projet totalitaire (qu’on se rappelle les Khmers rouges...). Et vice versa pour les traders de Wall street. Les réactions des jeunes de banlieue sont très importantes. Leur être est complexe. Leur métissage instable parfois. Entre fast-food et mosquée, leur existence tisse des fils complexes et multiples où se mêlent l’idéalisation du pays et de la culture de leurs parents qu’ils ne connaissent parfois que très peu, les appartenances religieuses et communautaires, les principes laïcs et rationalistes de l’école, une estime d’eux-mêmes parfois précaire, les espoirs et les déceptions de la migration, la volonté de revanche et le partage paradoxal de l’utopie marchande. La violence réelle et fantasmée vient parfois tenter de réduire l’instabilité de ce mélange.

Notre responsabilité est grande : tout d’abord, penser : à la barbarie du monde, il faut opposer la pensée. S’il s’agit de comprendre, ce n’est pas pour excuser, mais pour tracer une voie. Cette pensée sera nécessairement complexe, c’est-à-dire intégrant tous les paramètres, sociaux, culturels, politiques, psychologiques. C’est la vocation de la revue L’autre. Mais, il y a deux dangers parallèles : renvoyer les deux camps dos à dos pour éviter de prendre partie ; prendre partie sans lucidité sur les problèmes et les impasses. S’engager : ce n’est pas s’aligner, mais faire des choix sur l’essentiel. Entre un projet totalitaire néo-fasciste, quelle que soit sa couleur ou son origine, soumettant l’autre, et d’abord les femmes, à une dictature obscurantiste, et une démocratie imparfaite, souvent injuste, parfois criminelle, mais qui préserve le champ des possibles, les droits de la raison et de la pensée, l’ouverture à l’autre, il n’y a pas à hésiter. Comprendre et soigner la souffrance : c’est tout l’enjeu de notre travail clinique. En choisissant de le faire avec les migrants d’où qu’ils viennent, nous avons entrepris un combat dont les choix s’illustrent par ce que nous sommes : une revue transculturelle, ouverte sur le monde dans sa diversité, une équipe métissée, un projet où l’accueil de l’autre est précisément fait du refus des identités closes, et donc meurtrières. Tout ce que refuse ce terrorisme qui méprise la liberté, le savoir, et qui entend exporter dans le monde le refus de la vie. Parce que nous travaillons sur les traumatismes des migrants et de leurs enfants, nous n’ignorons pas ce que cette souffrance peut porter en elle parfois humiliations ou interrogations. Mais il s’agit de donner à la vie sa chance contre ceux qui exploitent la vie pour semer la mort.

Cette réflexion concerne tout un chacun. Les cliniciens aussi doivent sortir de leur silence car, en temps de guerre, il y a les actes certes, mais contrairement à une idée trop évidente (méfions nous une fois encore de cette évidence), cela ne suffit pas ! Osons l’impudeur de la parole et tout particulièrement de la parole de l’intime et de la profondeur des êtres, de la parole qui seule s’oppose au clivage, à la pulsion de mort, à l’identification à un agresseur réel et fantasmé et aux avions et aux bombes qui détruisent sur plusieurs générations.

« Ni rire, ni pleurer, comprendre » selon la phrase de Spinoza.

Bibliographie

Le Carré J., Paradis perdus, Les dossiers de la guerre, Le Monde, n°12 : 66-70.

Baudrillard J., L’esprit du terrorisme, Le Monde, 3 nov. 2001 : 10-11.

Moro M.R., Enfants d’ici venus d’ailleurs, Syros-la Découverte, Paris, 2002 (sous presse).

[1] Baudrillard, 2001.

[2] Ibid.

[3] John Le Carré, 2001.

[4] On se souvient par exemple de l’assassinat de Boucebci.

[5] Moro, 2002.

[6] Nietzsche