Saisie par l’effroi du temps qui la devance, dans l’épuisante recherche d’une mémoire intacte, une jeune femme avait fait installer microphones et caméras sur les différents lieux de sa vie quotidienne. La journée se déroulait, les événements traqués, consignés, puis à la nuit venue, la jeune femme insomniaque regardait le film implacable de ses jours passés.
Impuissante face aux souvenirs qui sans cesse menacent d’échapper, débordée par l’inquiétude d’une vie soumise à échéance, une manière peut-être pour cette jeune femme de trouver l’apaisement aurait été de parvenir à raconter sa vie.
Dire les événements, les sensations, les contradictions, les chutes, les pertes qui jalonnent les journées et qui se tiennent à distance d’un enregistrement filmé. C’est le récit qu’elle aurait pu faire pour elle-même, qu’elle aurait pu dire à un autre, ces dires qui tissent les liens, ces histoires racontées ou simplement pensées qui lui auraient permis d’éprouver sa propre consistance.
Il n’y a certes rien à regarder dans un récit de vie, aucun écran sur lequel seraient projetées jusqu’à l’épuisement les images accumulées d’une vie figée. Pourtant, il est des images qui circulent de celui qui raconte à celui qui écoute, car le récit suggère au-dehors des images intérieures, et dessine les contours émouvants d’une réalité perdue.
Plus que tout encore, le temps du récit offre à celui qui tâche de raconter, la délicate occasion de penser à soi, penser à d’autres, de retrouver à l’intérieur de soi une intimité avec les événements et les éprouvés qui la constituent.
L’existence, son déploiement, nécessite l’oubli, un oubli rendu sans doute supportable par notre capacité singulière à créer, à raconter des récits de notre vie, tous ces récits du passage d’un avant à un après, ceux du moment présent entre immédiateté et continuité. Alors voilà celui qui entreprend de dire sa vie comme un récit et accède tant à l’apaisement de la continuité qu’à la vivacité de ce qui va survenir, surprendre.
Mais se raconter nécessite de pouvoir imaginer que le récit riche tout à la fois de l’exceptionnel et de la banalité peut se dire, être écouté, accueilli par un autre. L’évocation sensible de sa manière d’être au monde, la reconnaissance des nuances, tout ce qui viendrait révéler le chemin complexe et singulier est propriété précieuse, de ces biens qu’on voudrait avoir plaisir à partager, et qui racontent le passage de la solitude à la nostalgie.

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