L'Autre

Editorial
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Publication liée :

L’autre 2003, Vol. 4, n°2

Auteur :

• MORO M. R.

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Marie Rose Moro

Parler d’amour en temps de guerre

En ces temps de guerres, c’est plus élégant de sourire et de continuer à penser pour, sans doute, agir, autrement. Parlons donc d’amour. Pensons la pulsion de vie, l’éros et cherchons-la sous la destructivité et la répétition mortifère, sous les oripeaux du narcissisme monstrueux à force de vouloir être prouvé, démontré, assumé. Car, c’est sans doute une caractéristique de l’humain de se laisser aller au négatif. Et une caractéristique de l’humain aussi, des guérisseurs de tous crins, des bâtisseurs, des utopistes…, de chercher dans cette destructivité le ferment qui permettra de transformer la violence, la négativité, en envie de reconstruction, en curiosité. Dans ce sens, cette pulsion de vie qui me mène vers l’autre, vers la découverte de l’ailleurs, ce pourrait être une définition de l’amour, celle de Flaubert : « la curiosité ». Cette curiosité d’ouverture et de rencontre qui fait la recherche de liens, malgré tout. L’attachement mère-bébé en est d’ailleurs le paradigme : dépendant de la mère, le bébé va progressivement, à partir d’une base sûre, investir le monde « à petite dose » selon la belle expression de Winnicott. C’est dans cette première expérience que s’enracine de manière archaïque la tendresse ou le courant tendre comme le nommait Freud. Avoir été aimé, pour être capable d’aimer et être aimable, les romanciers le disent parfois mieux que les spécialistes.

On pourrait alors se poser la question : « L’amour, c’est des mots ? ». En effet, en amour comme en psychanalyse, le chemin de l’affect croise celui du mot, des mots. Les mots, comme le désir, précèdent l’expérience. Mots et expériences sont multiples et diversifiées comme le montre ce numéro de L’autre, figures plurielles de l’amour comme figures de l’humain et de l’altérité. On cherche dans ces textes ce qui est singulier, on trouve ce qui est commun. On cherche soi, soi à travers l’autre, on trouve l’autre à travers soi. Le propre de l’altérité assumée, objet premier de notre revue.

L’amour puise aussi dans cette terra incognita que La Rochefoucauld qualifiait d’« obscurité épaisse qui le cache à lui-même » et Freud d’inconscient, mais Nietszche et Spinoza aussi avaient souligné cette obscurité qui nous habite et nous met en mouvement. Nul doute alors que cette expérience aux mille visages ait nourri les représentations, les pratiques et même les défenses culturelles et vice-versa, sans doute. La liberté à l’occidentale serait-elle la condition de l’amour « individuel » tel qu’il est célébré dans toute la littérature occidentale mais aussi la poésie qu’elle soit par exemple arabe ou indienne ? La réponse est sans doute complexe et ne va pas de soi si on en croit l’exploration de ce thème dans le monde indien comme le font, Chitra Baneyee Divakaruni, avec tendresse mais sans concession, dans une série de nouvelles, Mariage arrangé, ou dans ce numéro des anthropologues pour l’Afrique et les cliniciens pour l’Europe. La question doit être posée. Cette recherche ne peut que nous rapprocher de la nature même de l’amour énigmatique et dérangeant. Non pas dépouiller l’émotion de ses représentations culturelles et de ses codes sociaux pour accéder à l’expérience universelle comme on le propose souvent, mais plutôt aller au plus loin du singulier (l’individuel et le culturel étant intimement liés) pour accéder aux paramètres de l’émotion porte d’entrée dans l’échange et l’universalité psychique.

Apprenons, comme dirait C. Laurens, « à parler couramment l’amour » et ce, comme nous l’apprend ce numéro, dans plusieurs langues.

Rome, avril 2003

Bibliographie

Divakaruni C.B., Mariage arrangé, Paris, éditions Philippe Picquier, 2001.

Laurens C., L’amour, roman. Paris, P.O.L., 2003.

Moro M.R., Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France, Paris, La Découverte, 2002.