L’ « obamania » qui s’est emparée du monde au cours de la campagne électorale américaine a eu quelque chose de paradoxal. D’un côté, elle s’explique largement par l’espoir de voir succéder à la désastreuse présidence Bush une administration américaine moins arrogante, moins désireuse d’imposer au monde ses vues politiques et plus soucieuse de remettre en cause les inégalités sociales. Mais c’est l’accession à la Maison blanche d’un candidat métis, c’est-à-dire noir pour les Américains, cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, et quarante ans après la suppression de la ségrégation et l’assassinat de Martin Luther King, qui marque une grande victoire contre le racisme et une grande revanche pour tous les Noirs humiliés et exploités tout au long de l’histoire, aux États-Unis, en Afrique et ailleurs. En somme, l’élection d’un Noir a fait franchir un pas décisif dans l’histoire des droits de l’homme. C’est en effet à la fois un symbole et un événement historique. Cet unanimisme pourtant mérite d’être interrogé. L’unanimisme en politique révèle toujours par principe qu’il dissimule de vraies questions. La victoire d’Obama met en lumière aussi le fait que dans de nombreux pays, en France particulièrement, l’élection d’un candidat issu de minorités visibles « à l’œil nu » reste, un rêve, et qu’elle accuse cruellement les insuffisances de nos systèmes démocratiques. Rappelons qu’Obama est d’abord un fils d’immigré récent, de père kenyan et de mère américaine originaire du Kansas. Son élection montre la capacité de la démocratie américaine qui est un creuset d’apports étrangers multiples depuis des générations, à mener au sommet un candidat issu d’une immigration de fraîche date. Que les postes suprêmes soient réservés, aux Etats-Unis, à des Américains de souche, n’a pas grand sens car ce pays se vit lui-même comme une terre d’immigration, même si, périodiquement il y a des crispations contre des groupes nouveaux de la part des immigrés plus anciens. Déjà Kennedy lui-même avait prouvé qu’on pouvait être issu de la minorité irlandaise et catholique (comme Mc Cain) dans un pays largement dominé par l’establishment WASP (white anglo-saxon protestant). Obama poursuit, à sa manière, cette tradition de minorités ethniques émergeant dans la politique de manière spectaculaire, car les Afro-américains ont, dans le melting pot, une place singulière : la plupart, en effet, sont issus d’esclaves.
Un autre élément compte beaucoup. Obama est un grand universitaire, juriste diplômé de Harvard. Il n’est en fait et en un sens, que la figure de proue de très nombreux jeunes ou moins jeunes Noirs ou non qui ont accédé aux meilleures places dans les milieux d’affaires, le barreau, les médias, le monde politique, en particulier depuis l’instauration des politiques d’affirmative action (dont lui-même n’a pas bénéficié). Les Condoleezza Rice, Colin Powell l’ont précédé et en furent des figures emblématiques, de même que des personnages issus d’autres minorités dans l’administration Bush, pour le meilleur et, parfois, pour le pire. On voit donc que la démocratie américaine, souvent vilipendée pour ses dérives sécuritaires et impérialistes, a su se montrer une remarquable méritocratie au profit d’élites nouvelles reflétant la diversité du pays. Ceci ne fait qu’accuser davantage les insuffisances d’une tradition politique française qui paraît bien sclérosée et verrouillée en comparaison. Si c’est le cas, c’est d’abord en raison de l’interdit mis par une certaine idéologie « républicaniste » se réclamant de l’universel et mettant en garde contre tout « communautarisme » et toute revendication « identitaire », qui a refusé de regarder la nation comme faite essentiellement de diversité et cela depuis l’origine. Au nom de l’unité et de l’indivisibilité de la république, on s’est refusé à affronter ce fait, ce qui est d’abord une erreur théorique. De même dans notre champ de la clinique transculturelle, que n’avons-nous entendu critiquer notre démarche au nom de principes universalistes abstraits et incapables de penser la complexité des migrations, des métissages et de fait de la société française et européenne actuelle, multiculturelle ! De même le retard pris dans les travaux historiques, sociologiques ou cliniques de ce point de vue a été considérable. Surtout si on le compare à la façon dont les Américains ont, dès le début du XXe siècle étudié la question de l’immigration et de la diversité ethnique des États-Unis. Ainsi en fut-il de la célèbre école de sociologie de Chicago, dont l’une des figures éminentes, Robert E. Park, journaliste, philosophe et sociologue fut un compagnon de route du réformateur noir Booker T. Washington et s’engagea dans la dénonciation du colonialisme au Congo belge [1]. Les grands militants Noirs ont toujours joint réflexion et combat. Nombre de travaux passionnants ont été menés aux États-Unis jusqu’à aujourd’hui sur la question du racisme et du multiculturalisme.
La France, de son côté, a donc pris un retard considérable. Le républicanisme intégriste, universaliste et assimilationniste, déniant les questions de la diversité culturelle a été de fait le paravent d’une hétérophobie, voire d’une véritable xénophobie. Elle a pu être de ce fait largement exploitée par des partis politiques, et d’autant plus efficacement que la France est profondément transformée dans son modèle par les effets de la mondialisation, les difficultés de la construction européenne, l’effondrement des cadres sociaux traditionnels, le recul du mouvement ouvrier et syndical.
Il ne suffit plus aujourd’hui de nommer quelques personnalités issues de la diversité culturelle de notre pays. Ce n’est pas négligeable symboliquement et n’avait pas été fait par les gouvernements de gauche. Mais il faut faire en sorte que, affrontant la diversité sans gêne et sans prétexte, puisse se construire une vraie république plurielle. Quand les révolutionnaires français croyaient ne voir dans le « fédéralisme » qu’un obstacle à l’avancée de la Révolution, parce que selon eux il dissimulait la contre-révolution, ils n’en luttèrent pas moins contre l’esclavage. Il importe aujourd’hui de jeter un nouveau regard sur la France, lancer des programmes de recherches dans les différents champs des sciences humaines sur la question des discriminations et de ses causes et définir les traits d’un nouveau lien républicain, en récusant l’idée d’une France fondue dans un moule unitaire qui n’est, le plus souvent, qu’une fiction dissimulant l’hégémonie effective d’une certaine catégorie de Français. Les partis politiques ont à s’ouvrir à de nouvelles générations, en délaissant leurs querelles conservatrices, en renonçant au cumul des mandats et aux sempiternelles réélections qui empêchent l’accès aux citoyens venus d’ailleurs. L’universel ne se construit pas par la dénégation des conflits et des différences, mais, comme Obama le disait dans son grand discours de Philadelphie , en les regardant en face pour les dépasser.
Ces idées sont influencées par le grand philosophe américain Reinhold Niebuhr très peu connu en France et pourtant une des figures majeures de la pensée américaine du XXe siècle. Il a publié notamment L’Ironie de l’histoire américaine. L’homme moral dans une société immorale ou encore La Nature et la destinée de l’homme. Voici ce qu’Obama lui doit selon ses propres mots : « L’idée saisissante suivant laquelle le mal, les épreuves et la souffrance existent réellement dans le monde. Que nous devrions rester humbles et modestes dans notre conviction qu’on peut les éliminer. Mais que nous ne devrions pas en faire une excuse pour le cynisme et l’inaction. Je lui ai emprunté… l’idée que nous devons faire ces efforts tout en sachant que ce sera difficile, au lieu de naviguer entre un idéalisme naïf et un réalisme amer. »
Ces idées et ce symbole valent pour les États-Unis, pour la France et pour l’Europe sans aucun doute !

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