L'Autre

Editorial
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Publication liée :

L’autre 2009, Vol. 10, n°3

Auteurs :

• FERRADJI T.
• MESTRE C.

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• Parler de soi, penser à soi
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Claire Mestre, Taïeb Ferradji

Mémoire de l’esclavage

Bordeaux a été choisie pour être la ville de la commémoration nationale officielle de l’esclavage, de la traite négrière et de leur abolition. Le dimanche 10 mai 2009, Alain Juppé, maire de Bordeaux, et le représentant de l’État français en la personne de Madame Alliot-Marie ont inauguré un nouvel espace permanent au Musée d’Aquitaine, dédié au passé de Bordeaux lié à la traite négrière. Bordeaux « l’oublieuse » (Diallo 2009) aura donc répondu à l’appel des associations qui depuis dix ans ont bataillé pour que cette mémoire soit reconnue. Cette bataille n’a pas été sans douleur, ni sans rebondissement… Mais il importe désormais d’observer comment Bordeaux se réaccapare l’histoire et quels sont les enjeux qui demeurent. Dès l’inauguration, certaines personnalités se sont étonnées de l’absence de prise de parole des personnalités qui ont jalonné ce parcours et accompagné ce combat, celle de Christiane Taubira notamment. Ensuite, on a murmuré que les voix associatives n’avaient pas été invitées à s’exprimer… Point de « minorités visibles » ainsi dans les discours officiels pour ce grand moment, ni d’échanges « transculturels ». Il ne s’agit pas à proprement parler de volonté de discrimination mais bien plutôt d’une configuration qui reflète les enjeux qui demeurent et les confrontations qui persistent.
Ainsi dans le Bordeaux magazine [1], magazine d’information de la mairie de Bordeaux consacré à cet événement, on relève la volonté indéfectible d’Alain Juppé de s’inscrire dans une politique de « juste mémoire » et pourtant de ne citer que les protagonistes officiels qui l’ont accompagné, comme Denis Tillinac [2], sans jamais citer les associations qui l’ont contraint à cet engagement. Le « nous » arboré dans cette tribune ne rassemble donc pas toutes les forces politiques et citoyennes. Afriscope [3], consacré également à cet événement rétablit fort heureusement la part active du travail associatif bordelais dans cet aboutissement. Cet exemple démontre s’il en était besoin comment la mémoire et l’histoire sont au centre de rapports de force, avec d’un côté une volonté des officiels de participer à un mouvement national et mondial de commémoration, en s’en appropriant les retombées positives et le combat dans les coulisses des associations militantes.
On sait que la visite en 2008 de l’International Slavery Museum à Liverpool a probablement définitivement convaincu le maire de Bordeaux de faire rentrer sa belle ville dans un travail de réflexion et de répondre en partie positivement aux propositions associatives… avec cependant un luxe de précaution. Il n’était en effet pas question de culpabiliser les Bordelais, ni d’entacher la réputation de Bordeaux, prestigieuse ville du « patrimoine de l’Unesco ». L’exposition des quatre salles du Musée d’Aquitaine, soit 800 m2, est le fruit de cette volonté de prudence, mais aussi de précision. Le découpage de l’exposition, son matériel et sa mise en scène font ainsi entrer un pan entier de l’histoire de Bordeaux dans une représentation officielle. Et l’on découvre les ressorts de la richesse de Bordeaux à partir du XVIIIème siècle, les rapports « esclavagistes » de Bordeaux et des Antilles, l’importance du sucre dans la dynamique mondiale de l’exploitation humaine. La quatrième salle est une tentative de montrer l’importance des héritages contemporains de ce passé sur l’apparition des métissages mais aussi du racisme.
Le résultat est intéressant mais laisse interrogateur. Car il semblerait bien que la mémoire revendiquée des associations migrantes de Bordeaux n’y trouve pas totalement sa traduction. C’est pourquoi cet événement de commémoration ainsi que l’ouverture de ces salles sont une avancée très importante et précieuse dans la représentation que Bordeaux (et la France) peut avoir d’elle-même. Cependant, le combat pour la mémoire de ceux qui revendiquent une place dans la société française, les Antillais et les Africains descendants d’esclaves, n’est pas achevé [4] car il ne peut s’arrêter dans les images fixées d’une histoire désormais officielle. Cet événement-là est à l’image de la dynamique de la mémoire des migrants de France en général : vivante mais pas aboutie.
Comment peut-il en être autrement ne peut-on s’empêcher de dire quand on pense, au-delà des populations migrantes, à l’actualité de la plupart sinon de la totalité des pays africains, ces anciennes colonies qui n’en finissent pas de solder les effets d’une mémoire qui concourt à alimenter la violence et répète le traumatisme à force d’être tronquée et manipulée ! L’injonction de Freud « N’oubliez pas l’oubli ! » prend ici tout son sens et nous rappelle que ce que nous observons et vivons aujourd’hui est indissociable de cet héritage, plonge ses racines loin dans l’histoire et ne doit pas nous faire oublier que, pendant très longtemps, le continent africain a été un espace sans voix propre, en qui il pût se reconnaître comme tel ou se mêler aux autres. À cet égard, la guerre d’Algérie occupe une place à part qui, parfois, occulte tout le reste.
La puissance, qui pendant des siècles a participé à l’organisation de la traite, puis à celle de la colonisation, parlait pour les peuples colonisés. C’était presque toujours la voix de l’imposture, mais la chape de silence qui pesait sur eux, il n’y eut longtemps aucune possibilité matérielle de la lever, puisqu’elle n’était qu’une forme de l’asservissement colonial et que pour la supprimer il fallait en même temps supprimer toutes les autres. Il fallait en particulier que le processus de libération politique fût mené à son terme.
Franz Fanon, en héritier de Tosquelles et des révolutionnaires espagnols, n’a fait que forcer le trait dans Les damnés de la terre quand il écrit : « La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. Dans différents travaux scientifiques, nous avons […] attiré l’attention des psychiatres français et internationaux sur la difficulté qu’il y avait à “guérir” correctement un colonisé, c’est-à-dire à le rendre homogène de part en part à un milieu social de type colonial. Parce qu’il est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité, le colonialisme accule le peuple dominé à se poser constamment la question : “Qui suis-je en réalité ? ”… Aujourd’hui, la guerre de libération nationale que mène le peuple algérien… parce qu’elle est totale chez le peuple, est devenue un terrain favorable à l’éclosion de troubles mentaux… ».
Si on est heureusement loin de ce qu’écrivait Fanon il y a cinquante ans, nous sommes toujours interpellés par les effets à la fois directs et indirects des conflits mémoriels de part et d’autre de la Méditerranée, ainsi que par leurs conséquences sur la santé des populations migrantes.
À ne pas créer les conditions nécessaires à un travail de mémoire apaisé, on prend le risque d’un durcissement de celle-ci et d’une amplification qui s’apparenterait alors à une authentique répétition traumatique. C’est un véritable enjeu éthique et collectif qui relève aussi d’une démarche de prévention !

Références bibliographiques

Diallo K. Bordeaux, l’oublieuse. L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2009 ; 8(1) : 109-17.
Mestre C, Moro MR. La France raciste ? L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2007 ; 8(2) : 271-6.

[1] N°364, mai 2009

[2] Écrivain, ayant à la demande de la Mairie de Bordeaux, remis un rapport en 2006, fruit des travaux du comité de réflexion et de propositions sur la traite des Noirs à Bordeaux

[3] N°11, mai-juin-juillet 2009

[4] Voir à ce propos l’article de Mestre & Moro (2007)