Depuis quelques années, des groupes ont en France revendiqué la reconnaissance de leur histoire et de leurs mémoires, au motif légitime de participer au futur de notre société. De la création d’une mémoire collective incluant des mémoires singulières, dépendrait son corollaire : la projection dans l’avenir. Ainsi, des actes de repentance ont été posés, des lois mémorielles votées.
Certains commentateurs ont alors mis l’accent sur le risque de pulvériser le lien social devant le mouvement irrésistible des « mémoires en chaînes », de rouvrir des plaies qui appellent à la réparation et à ses excès. A l’opposé des écrivains, personnalités politiques, militants, issus des anciennes colonies et des Caraïbes ont revendiqué un travail de mémoire afin de pouvoir apaiser les différentes collectivités et de reconnaître une histoire renouvelée qui tienne compte des souffrances endurées et bien souvent minorées jusqu’à présent. Le Président de la République, lui, traite de la mémoire avec paradoxe. Si, d’un côté, il rejette toute idée de repentance, voire de responsabilité, notamment à l’égard du colonialisme et de la traite de l’esclavage, il propose par ailleurs de faire porter la mémoire d’un enfant juif par un enfant français. Qu’en penser ? Ne s’agit-il pas d’une utilisation violente de la mémoire ? Qu’un enfant de dix ans devienne porteur de la mémoire d’un enfant assassiné souligne la confusion du Président, car on ne pourra empêcher cet enfant d’imaginer qu’il n’est pas porteur d’une mémoire, mais d’une responsabilité collective de meurtre. La mémoire ne se greffe pas. C’est une construction qui a besoin d’une base solide qui passe par l’apprentissage de l’Histoire. Un tel projet souligne une méconnaissance inquiétante du développement psychique de l’enfant. A-t-on besoin, dans la multiplicité des images traumatiques auxquelles sont quotidiennement confrontés les enfants, d’en faire des porteurs obligés de la mémoire d’un enfant mort, déporté, gazé, brûlé et sans sépulture ? N’est-il pas plus judicieux de respecter une temporalité qui a fait ses preuves ?
Ceci pose aussi les questions des enjeux de la reconnaissance des différentes mémoires. S’expose-t-on à la tyrannie des mémoires et des groupes qui les revendiquent ? Comment transmettre une histoire douloureuse à laquelle sont amarrées des mémoires souffrantes ? Comment faire pour que notre histoire commune ne délaisse aucune de ces histoires particulières ?
Le plus grand risque ne se trouve probablement pas dans la rivalité des mémoires avec comme conséquences possibles une communautarisation, ou bien une autostigmatisation. L’espace démocratique doit pouvoir réguler les revendications de groupes dont le désir le plus cher est que l’on reconnaisse leur histoire et qu’on accepte leur présence, et leur participation à un « vivre ensemble » pluriel. A la lumière des événements récents, il semble par contre que les dangers les plus grands soient l’utilisation abusive d’une mémoire, ou sa négation. Que penser d’une pédagogie qui ne transmettrait que la part douloureuse, voire mortifère d’une histoire ? Ne prendrait-on pas le risque de son rejet ? L’autre danger serait de nier et de dénier les mémoires traumatiques comme pourrait le faire l’établissement d’une loi défendant le « rôle positif de la colonisation ». L’État, par l’absence de parole, par la dénégation des mémoires, produit de la violence, de la souffrance et des conduites de désaveu. Ainsi, l’absence de références des générations antérieures dans les lieux publics, références de la traite de l’esclavage mais aussi des guerres coloniales, jette les descendants des populations colonisées dans une forme d’errance. Ce déni de l’histoire les empêche de constituer des traces élaborables en souvenirs « ni honteux, ni glorieux » pour reprendre l’expression d’Alice Cherki (2006).
Désormais on découvre qu’il y a d’autres moyens de violenter la mémoire, c’est de l’imposer, de l’individualiser. Comment respecter le travail de mémoire qui suppose remémoration et oubli (Giraud 2007) ? Il semblerait plus fondé de proposer des lieux de mémoire, où peut s’ancrer une destinée par l’intériorisation des traces d’une rencontre violente avec l’autre ou d’une atteinte massive à son intégrité, une destinée à laquelle nous sommes tous arrimés.

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