Les objets ont une âme, dit-on. Certains sont de bons objets, d’autres sont mauvais ; il y en a qui guérissent : voilà le thème du dossier de ce numéro de L’autre. Si les objets ont le plus souvent un propriétaire, un maître, la notion d’objet n’appartient à personne, elle est de tous les champs sémantiques et de toutes les théories. Le philosophe a son objet, le consommateur aussi, mais celui du psychanalyste est-il le même que celui du chaman ?
Freud avait sa bobine de fil accrochée à une ficelle (le jeu du « fort-da ») et sa girafe froissée (celle du « Petit Hans »), Mélanie Klein nous a introduits à l’utilisation des jouets dans les cures psychanalytiques et chacun se souvient du traitement de Dick et de sa façon de représenter une scène primitive avec un train et une gare : le papa-train rentre dans la maman-gare : bien sûr, c’est Donald Winnicott qui nous a détachés de cette conception purement symbolique des objets et les a replacés dans une aire intermédiaire entre la réalité externe et le « dedans ». Françoise Dolto utilisait des « poupées-fleurs » qu’elle faisait confectionner par la mère de l’enfant qu’elle recevait… chaque fois que les psychanalystes sont avec des enfants, ils sont amenés à rencontrer des objets et ces objets les obligent à retravailler leurs théories. Ces « objets qui pensent » et font penser les psychanalystes sont-ils réservés au monde de l’enfance ?
Non, bien sûr ! Un autre type d’objet, plus affectionné par les adultes, a donné beaucoup à réfléchir : il s’agit du fétiche... Terme ambigu, qui désigne ce qui relève du factice, de l’artificiel, mais traduit aussi le terme portugais de feitico : objet enchanté, sortilège. Le fétiche est ce qui soutient le pervers dans son désir amoureux, mais c’est aussi cet objet supposé renfermer ou être associé à un être ou une force surnaturelle. Il y a la botte, la natte ou le latex, objets à faire bander, et puis les silex troués, les paquets d’envoûtement, les cordelettes, les poupées à clous, les dagydes féminines, les balles maléfiques, tous ces objets qui apportent le mal, le malheur, la maladie ou au contraire, peuvent permettre, par inversion, de guérir, de repousser, de désenvoûter.
Au fond, que l’on soit adulte, enfant ou psychanalyste, tout le monde compte sur les objets, les objets font partie de notre vie, au sens où ils prennent, pour nous, une importance vitale. Ce constat fraye, j’en ai conscience, avec la notion d’animisme que les ethnologues ne semblent plus beaucoup apprécier et utiliser !
Voilà pourtant une question clinique : comment fait-on pour différencier l’inerte et le vivant, cette capacité que Von Monakow nommait protodiakrisis ? On se situe toujours dans un temps où cette distinction serait établie de façon claire et où il s’agirait, secondairement, de ré-injecter, dans l’inerte, du vivant. Or, il est plus probable que nous sommes menacés — nous percevons cela comme une menace — de revenir, régresser, à un temps premier où l’inerte et le vivant ne s’opposent pas, ne se différencient pas. Bien sûr, c’est ennuyeux, parce que cela remet en question la croyance en notre supériorité sur ce qui ne vit pas et ce qui ne pense pas. Par rapport à cette remise en cause et à notre capacité à l’accepter ou non, le rapport quotidien aux objets joue un rôle sans doute important ; ainsi, Lévi-Strauss pouvait-il comparer la pensée concrète et le bricolage et noter que l’homme dépend de son univers instrumental dont il doit s’arranger pour faire et penser. Le respect que le travailleur manuel a pour ses outils dépasse largement leurs qualités d’usage. Il faut rappeler, au passage, que l’objet est avant tout une production, une fabrication de l’homme. La notion d’objet ne s’applique pas aisément au monde inerte de la nature, bien qu’on puisse considérer comme objets, de façon limite, les minéraux.
Mais l’hypothèse de moments où l’objet se manifeste comme tel, dans une position antérieure à la distinction entre l’inerte et le vivant, cette hypothèse ne passe pas par une configuration qui à minima ou de façon plus explicite, injecte du vivant dans l’inerte. En effet, cette configuration est l’ordinaire de la vie psychique et n’implique pas obligatoirement une rupture, une solution de continuité entre l’outil, à une extrémité, et le cœur de volaille percé d’un éclat de verre à l’autre extrémité. On est toujours dans l’esprit de la formule de Serge Lebovici selon laquelle l’objet est investi avant d’être perçu : cette formulation s’applique à la mère et, par extension, à tout l’environnement du bébé. F. Dolto disait, elle, que pour qu’un objet soit intéressant pour l’enfant, il faut qu’il soit « mamaïsé » c’est-à-dire présenté, touché par la mère. Ces indications sont complémentaires, elles veulent dire que le bébé n’est pas seulement savant, capable de traiter son environnement physique avec beaucoup plus de pertinence qu’on ne le pensait autrefois, mais que pour ce faire, il doit s’investir, aller vers, être actif et pas seulement agi, et que cette passion pour l’extérieur, il la construit avec sa mère : ensemble, ils mettent du vivant dans l’inerte.
Alors, où est la rupture qui permet que se mette en place ce conflit entre, d’un côté, le « naturel », ce qui relève de notre tendance à soumettre l’objet, tous les objets, y compris les « objets vivants », y compris l’homme, à notre domination par différents procédés : la rationalité, la science, le goût du beau, la consommation etc… et d’un autre côté le « surnaturel » ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, l’objet nous échappe et revient, dans son caractère d’étrangeté, d’altérité radicale, là où il doit être : dans un monde hors de nous, les humains ?
Voici ce qui arrive à Juan Dahlmann, le héros d’une des Fictions de Jorge Luis Borges intitulée « Le Sud ».
Juan Dahlmann est à Buenos Aires, retenu par « son travail et peut-être sa paresse » ; mais il ne rêve que d’une chose : revenir chez lui, dans son estancia située dans « le Sud », on ne sait pas quel sud exactement. Mais ce qui arrive à cet homme, c’est que, littéralement, il va perdre le nord. Un jour qu’il rentre chez lui, pressé de lire un livre qu’il vient d’acquérir, il monte l’escalier en courant et quelque chose, dans l’obscurité, le heurte au front ; il pense que ce pourrait être une chauve-souris, un oiseau, il ne sait pas, mais lorsqu’il arrive chez lui, il saigne abondamment : un volet repeint et mal refermé par les ouvriers l’a heurté. À partir de là, de cette rencontre avec un objet banal mais « parfaitement objectal », cet homme va développer un état très particulier, dont la description que nous donne Borges évoque immédiatement… un état post-traumatique ! : « La saveur de toutes les choses lui devint atroce… » écrit Borges ; à propos des personnes qui viennent le visiter et le trouvent bien, il dit : « Dahlmann les entendait dans une sorte d’engourdissement sans force et s’émerveillait de les voir ignorer qu’il était en enfer ». Il ne peut plus dormir, une fièvre apparaît et il est hospitalisé, dans un état grave. À l’hôpital, il continue de développer sa symptomatologie de traumatisé : il « s’abomine », s’émeut « de son propre destin ». Il finit par sortir, après avoir subi une autre agression, dans une semi-inconscience, lorsque « un homme masqué lui enfonça une aiguille dans le bras ».
Après une telle rupture dans le cours de sa vie, il ne reste plus à Dahlmann qu’à rentrer chez lui, dans le Sud. Après un long voyage, le train le laisse dans une petite gare, en pleine nuit, un peu loin de son estancia. Là, dans une auberge, un almacen, des hommes le provoquent pour qu’il se batte, en lui lançant des boulettes de pain au visage. Il ne comprend pas le sens de cette provocation mais ces hommes, qui le menacent d’un poignard, connaissent son nom et alors, cela change tout : il va là, du fait qu’il est reconnu, récupérer son identité et son destin, il va se battre. On lui jette un couteau et « c’était comme si le Sud avait décidé que Dahlmann accepterait le duel ». Il réalise alors qu’il n’a pas peur, même s’il sait qu’il va mourir, parce que mourir dans un duel au couteau aurait été son vœu lorsqu’on lui avait enfoncé l’aiguille dans le bras à la clinique.
Cette fiction pourrait aussi s’intituler « le volet, l’aiguille et le couteau ». L’aiguille est un objet hostile, il est manipulé par « l’homme masqué » ; le couteau est aussi un objet hostile, mais c’est Dahlmann qui s’en saisit, pour vivre activement son destin. Mais le volet, cet absurde volet repeint et mal fermé qui est sur son chemin, sur le chemin de sa vie ?
Cet objet jette Dahlmann en enfer, c’est lui qui le dit. Un voile se déchire, et ce qui apparaît, c’est la pure contingence. Le volet n’est pas hostile, il ne dispose d’aucune « vitalité », il n’est pas investi, à peine perçu, il est inerte. Alors, il ne reste plus à l’homme qu’à retourner au Sud, pour sortir de sa contingence, reprendre le cours de son destin et y mourir. Et donc, retourner à l’inerte.
Voilà l’objet dans son pouvoir d’abomination, l’objet sans intention, sans esprit, voilà l’objet qui nous hante vraiment.
Que les objets contiennent tout ce qu’il faut d’âme, de force, de mal et de bien. Qu’ils nous charment, nous séduisent, nous envoûtent, nous effraient ou nous consolent. Que revienne la tortue de plastique avec sa tête qui remue de droite et de gauche quand on la remonte avec sa clef, que mon père la pose à nouveau sur mon lit, quand je me réveille à l’hôpital, j’ai cinq ans. Qu’Emilie continue de faire brûler dans mon bureau des objets de pâte à modeler, de bois d’allumette et de papier pour vaincre ses phobies : ça sent mauvais, ça noircit la table, mais c’est vivant. Que se réveillent toutes les ombres du grenier où sont les jouets de l’enfance…
Mais surtout, les objets, ne nous laissez pas seuls !
Clermont-Ferrand, mai 2001

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