L'Autre

Editorial
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L’autre 2009, Vol. 10, n°2

Auteur :

• LACHAL C.

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Christian Lachal

Le Minotaure

André Gide nous raconte l’échange entre Thésée et Dédale, celui-ci veut aider à vaincre le Minotaure. Dédale explique au héros : « Tout comme la faune entière, chaque animal peut bien mourir, sans que l’espèce qui retient sa forme et son comportement habituel s’en trouve aucunement appauvrie ; car il n’y a pas d’individus parmi les bêtes. Tandis que seul compte, parmi les hommes, l’individu. » Thésée va vaincre le Minotaure, et l’on comprend que le danger n’est pas dans cette créature mi-homme, mi-bête mais dans le labyrinthe et tous ses accessoires construits par l’ingénieux Dédale. Cette année, le tribut demandé par le Minotaure a été lourd : 29.796 étrangers en situation irrégulière. Appellation qui est d’ailleurs aussi vague que celle, plus populaire, de « sans papiers ». Comme les sept jeunes gens et sept jeunes filles tirés chaque année au sort, en Grèce, pour satisfaire la demande du roi de Crète, Minos. Un livre, Cette France-là, analyse les rouages de cette immense loterie et en dénonce les travers. Mais le moderne Thésée qui viendra combattre ce Minotaure beaucoup plus gourmand que celui de l’antique Cnossos n’est pas là, même si un certain nombre de résistances, de critiques se manifestent. L’époque est-elle au renoncement, voire à la collaboration, lorsque l’on voit des administrations telles que certaines Caisses Primaires d’Assurance Maladie dénoncer des « sans papiers » aux Préfectures lorsqu’ils viennent demander l’ouverture de leurs droits à l’Aide Médicale d’État ?
Le diable est dans le détail, c’est connu. Le pire n’est donc pas le Minotaure mais Dédale et son labyrinthe. Ce labyrinthe est particulièrement complexe pour les Demandeurs d’Asile et les étrangers malades. Rappelons que ces derniers sont évalués à 20.000, ce qui représente un vivier conséquent de personnes à « vocation d’être expulsés ! » Comment extraire de ce « vivier » les candidats potentiels à l’expulsion ? Il s’agit le plus souvent de personnes dont la demande d’asile a été refusée et qui présentent des troubles secondaires aux violences, menaces, tortures, incarcérations, viols et autres, subis dans leur pays. Deux arcanes sont proposés par l’ingénieux Dédale :

- la mise en cause des médecins qui reçoivent ces personnes et qui sont assimilés à leurs patients dans la mesure où ce qu’ils font est soupçonné, de façon implicite ou explicite, d’allégeance à une attitude contraire à l’État, aux lois alors même que les lois protègent les malades, étrangers ou pas, dès lors qu’ils sont sur notre sol, à portée de nos soins en quelque sorte.

- La critique des termes de la clinique, de la psychopathologie, les symptômes et les catégories que nous utilisons étant mises en cause par des agents de l’administration, avec un déni de la souffrance psychique secondaire à des vécus de violence. Par exemple, la corrélation entre le « critère A » et les signes cliniques tels qu’ils sont listés dans les critères d’inclusion pour la catégorie PTSD dans le DSM IV a été à juste titre mise en question et cela a conduit à des réévaluations salutaires de cette pathologie. Il s’agit d’un débat scientifique normal, et pour un chercheur comme Allan Young, à qui nous devons des analyses critiques parmi les plus pertinentes sur ces questions, il n’est pas question de jeter le bébé avec l’eau du bain et de nier l’existence d’une pathologie secondaire à des situations de violence extrême, de peurs et de détresse majeures. Pour certains administratifs, en particulier des préfets, s’appuyant pour cela sur les propos et écrits de certains collègues, psychiatres, sociologues, voilà trouvé la preuve-même de la complaisance des cliniciens : cette pathologie est discutée, donc discutable ; et donc, pas de pathologie, pas de « critère A ». En d’autres termes, les médecins qui soignent ces patients inventent des pathologies ; les étrangers qui se plaignent de ces symptômes mentent ; eux, ils inventent de fausses histoires (de faux « critères A » pour rentrer illégalement en France.
Là, l’espace clinique n’existe plus, il est laminé par les processus politiques. Le médecin est convoqué à rendre compte de la « véracité » des dires du patient. S’il reçoit son patient sur des consultations successives, le soigne vraiment, améliore son état, il pourra bien sûr différencier son acte de celui d’un fonctionnaire de l’OFPRA ou du guichet préfectoral des étrangers. Mais s’il le voit une fois, sous forme d’une consultation de type expertal, cette distinction n’existe plus. Ceci amène à intégrer le rapport médical qui va être adressé, sous pli confidentiel, au médecin inspecteur de santé publique, au suivi de ces patients dont une partie de la souffrance est amplifié par la mise en doute de leur parole. Combien d’entre eux expliquent l’effet délétère, pathogène d’une parole déniée, par exemple à l’OFPRA et la réhabilitation qu’ils trouvent de leur parole, et de leur être lorsqu’ils sont entendus à la Cour du droit d’asile. Celui qui dit : « J’ai été torturé dans mon pays mais ici, c’est bien pire ! ». Cet autre, condamné dans son Pays pour avoir refusé de commettre des crimes de guerre, pour qui toute démarche administrative réactive la terreur et les symptômes qui vont avec, parce qu’à chaque fois, c’est comme une nouvelle condamnation, injuste, inique, chaque fois il est livré à la contingence.

- Un autre arcane de Dédale est de parvenir à ce qu’un Tribunal prononce une fois, une seule fois suffit pour faire jurisprudence, que cette pratique de suivi des patients qui incluse la rédaction du rapport destiné à ce qu’ils bénéficient d’un titre de séjour pour raison médicale ne soit plus possible. Pour des raisons de déontologie ! On voit bien l’intérêt que trouveraient les agents de l’État à identifier des professionnels qui ne soient pas dans une situation de médecins et de témoins, et, pour reprendre les termes d’un préfet : « Autant avoir des médecins neutres pour faciliter le travail de l’administration ».

Tout le travail du clinicien, même s’il n’est pas indemne des effets de transmission des traumatismes, des traumatismes vicariants, c’est de se situer en un lieu, une adresse où la parole peut être entendue : « Je ne voulais pas venir, au début, me dit ce réfugié d’Afrique de l’Ouest. Mais maintenant, ces entretiens sont tellement précieux pour moi. Je ressens un véritable soulagement. » Cela suppose, nous l’avons déjà vu, que ce lieu soit un minimum préservé, non que le clinicien n’appartienne pas au monde ou que la séance soit comme un rêve, mais plutôt comme ce cercle tracé qui délimite un espace, celui de l’habeas corpus : on traduit souvent le latin habeas corpus par « que tu aies [ton] corps », qu’on interprète comme l’énoncé d’un droit fondamental à disposer de son corps, compris comme la protection contre les arrestations arbitraires. Assez curieusement, j’ai pratiqué des consultations sous les bombes et les tirs, dans des maisons moitié détruites, mais j’avais le sentiment de pouvoir tracer ce cercle. Dans la situation actuelle de l’exercice de la psychiatrie, en France, pour les demandeurs d’asile, j’ai l’impression que l’espace de la consultation est ouvert à tous vents, qu’il n’y a pas de lieu où trouver une sécurité pour progresser, régresser, échanger, projeter, sortir de soi et réintégrer à nouveau son soi.

Chers amis, compagnons de Thésée, méfions nous d’une ruse redoutable de Dédale qui fabriquait des électuaires et des vapeurs pour que chacun de ceux qui pénétraient dans l’antre du Minotaure se perde, selon lui « dans son labyrinthe particulier ». L’électuaire actuel est un processus pernicieux, celui de l’euphémisation. L’euphémisme est une figure de rhétorique qui permet une expression atténuée d’une réalité dont l’expression directe aurait quelque chose de déplaisant. Ici, il s’agirait par exemple de décrire des troubles présentés par le patient en faisant abstraction de toute référence à l’histoire qu’il a vécue, au contexte de son pays d’origine et de son pays d’accueil, etc. De façon abstraite, il s’agirait de faire disparaître la réalité d’une histoire tragique, les coups portés sur le corps suspendu à une corde, le viol, la peur pendant le voyage, les conditions de vie avec une jeune épouse qui déborde d’angoisse et deux enfants qui ne dorment pas, pendant des mois dans une chambre d’hôtel dont ils n’osent pas sortir de peur d’être reconduits à la frontière… L’euphémisation consiste à nier l’individu et à le réduire à des termes comme « sans papier », « OQTF », « étranger malade », « reconduite à la frontière », et un médecin, un certificat médical peuvent parfaitement remplir cette fonction de réduction d’un patient, d’un être vivant à une étiquette sans tenir compte des conséquences réelles de cette étiquette sur la vie de ce patient et du fait que les conséquences peuvent correspondre à un véritable arrêt de mort. C’est exactement cela qui est demandé aujourd’hui au médecin : « Autant avoir des médecins neutres pour faciliter le travail de l’administration ». De façon involontaire, nous sommes tous menacés de céder à cette tentation, et la construction de notre clinique n’est pas exempte d’un tel processus.
Le deuxième élixir inventé par notre cher Dédale est des plus terribles. Pour le décrire conviennent bien le terme d’isolement et, au-delà, celui de désolation, proposés par Hanna Arendt pour définir ce qui arrive sous les régimes totalitaires. Nous mettrons d’abord tous les guillemets de précaution pour ne pas assimiler l’État français à un état totalitaire, mais nous savons que dans les démocraties modernes peuvent s’introduire des processus qui sont des dérives graves, qui font dévier le bateau de sa trajectoire. La question de la torture dans les démocraties, après le 11 Septembre en est un exemple incontestable et cela a été argumenté par le nouveau président des États-Unis qui plaçait son discours de Philadelphie, portant sur la question des races et de la ségrégation, sous le regard des Pères fondateurs de la démocratie américaine. En France, la façon dont la vie quotidienne se passe dans les CRA, les CADAs, repose notamment sur un processus (politique) d’isolement, terme qui est pour Hannah Arendt pré-totalitaire et qui veut dire que ces femmes, ces enfants, ces hommes restent en contact avec le monde mais presque exclusivement à travers les agents de l’État, les juridictions auxquelles ils ont à faire et les Associations qui se sont donné comme but de les défendre. Ils sont également réduits à l’impuissance. Tant qu’ils sont en attente d’une éventuelle régularisation, ils ne peuvent pas travailler, étudier (sauf pour la scolarisation des enfants). Or, dans le vécu qu’ils décrivent, c’est-à-dire le retentissement dans leur vie intime, privée, mentale, de ce à quoi ils sont soumis, réduits, ils passent très facilement aux termes proches de désolation et d’inutilité. Désolation veut dire littéralement extrait de son sol, ce qui inclue tout un éventail de significations qui vont bien à ces étrangers, exilés, déracinés, souvent coupés de leur communauté, (il ne suffit pas que soient sous le même toit des personnes originaires de la Serbie pour qu’ils fassent communauté !), vivant entre vie et mort, dans un temps suspendu et un espace aléatoire. Ils trouvent, nous l’avons vu, dans les consultations, outre les soins qui leur sont nécessaires, une relation à l’autre restaurée, dans sa double dimension métaculturelle et interhumaine. Ils sortent alors de l’isolement et de la désolation. Ils peuvent dire leur sentiment d’inutilité et nous essayons de retrouver du sens là où il s’est perdu, reprenant à notre compte cette belle expression d’Hanna Arendt : « Dans l’isolement, l’homme reste en contact avec le monde en tant qu’œuvre humaine ; ce n’est que lorsque la forme la plus élémentaire de créativité humaine – c’est-à-dire le pouvoir d’ajouter quelque chose de soi au monde commun – est détruite, que l’isolement devient absolument insupportable. ».
Mais voilà que vous êtes avec votre invité le plus précieux dans votre cabinet de consultation, en train de discuter. L’ambiance est détendue et la lumière de la lampe distille un orange couleur parfumée qui écarte pour un moment les bruits sourds du vent extérieur, rebondissant sur les vitres, les dernières nouvelles que votre « invité » a eu de son pays dévasté par la guerre. Brusquement, la porte s’ouvre, un homme que vous ne connaissez pas mais dont l’allure brutale et autoritaire occupe l’espace. Cet homme s’installe sans vergogne sur un fauteuil resté inoccupé, il se met à fumer des cigarillos à l’odeur infecte et met ses pieds sur le bureau. Votre invité est paniqué, il allait vous confier un épisode essentiel de sa vie : quand il est revenu chez lui et a trouvé, à côté du cadavre de son cousin, son amie rouée de coups, en train de saigner et de perdre le bébé qu’elle portait, de lui ! Il se dit qu’il vaut mieux partir, vous êtes pris d’une angoisse que vous essayez de rationaliser : je vais mettre cet intrus à la porte. Mais l’intrus reste là, le sourire aux lèvres, afin de bien vous faire comprendre que c’est lui qui est ici chez lui. Cette petite histoire est une illustration maladroite de ce que vivent et vivront de plus en plus les cliniciens qui s’occupent des étrangers malades, des demandeurs d’asile, des « sans papiers ».

Pour conclure cet éditorial, je reviendrai en quelques lignes sur une des ruses les plus efficaces de l’ingénieux Dédale : la catégorisation, la qualification. Il faut pour cela revenir aux propos du philosophe Étienne Balibar dans un texte prononcé en ouverture d’un colloque sur « Néoracisme et dérives génétiques » et publié dans l’ouvrage reprenant ce titre. Le philosophe reprend les lois de 1950-1951 établies par l’UNESCO à la demande de la Commission Économique et Sociale des Nations Unies pour disqualifier de façon « définitive » certaines politiques fondées sur une conception des races hiérarchisée, sur la théorie de l’évolutionnisme et sur l’expérience des colonisations. Ces politiques sont alors au nombre de trois : l’antisémitisme, le racisme colonial et le ségrégationnisme. À ce moment de l’Histoire, « ces phénomènes socio-idéologiques rentraient désormais dans une même catégorie générale (celle de racisme), dont le fond commun philosophique était la négation de l’unité et de l’indivisibilité de l’espèce humaine ». Mais Étienne Balibar se pose alors cette question : « L’énumération est-elle complète ? » Autrement dit, au-delà de l’antisémitisme toujours présent, du post ou néocolonialisme et de certaines formes de ségrégations qui persistent, n’y a-t-il pas d’autres politiques susceptibles de produire les mêmes effets, c’est-à-dire d’extraire certains individus de l’espèce humaine ? De les couper de leur identité première, de leur base essentielle, fondée sur l’appartenance à l’espèce humaine ? De les exclure comme appartenant à une catégorie à part, celle dite des « sans papiers » ?
Ce terme d’espèce humaine est le titre d’un ouvrage, récit de Robert Antelme. Robert Antelme est un poète, écrivain français disparu en 1990. Résistant, marié à l’écrivain Marguerite Duras, il a été arrêté, déporté à Buchenwald, puis à Gandersheim, enfin à Dachau d’où François Mitterrand, qui faisait partie du même réseau de résistants, parvient à le faire sortir bien qu’il soit en principe en quarantaine pour typhus. En 1949, il publie donc « l’Espèce humaine ». Dans ce livre, il montre l’obsession à vivre de l’être humain, la conscience qu’il conserve de la valeur de son existence dans les conditions les plus extrêmes.
J’ai tenté dans plusieurs articles, de présenter ce terme comme un concept, un outil à penser, pouvant avoir quelque utilité pour les cliniciens qui s’occupent de patients qui ont été amenés à un certain vacillement, fading, de leur sentiment d’appartenance à l’espèce humaine. C’est le cas des personnes torturées, de nos patients, les aider à reconstruire ce sentiment d’appartenance est un travail considérable. Ce travail est aujourd’hui menacé par l’intrusion du politique dans nos consultations. Comment allons-nous réagir, résister, quels sont nos tuteurs de résilience ? Même au cœur des pires tourmentes, ces capacités de réagir existent, comme nous le montre le poème de ce jeune Palestinien, poète et dessinateur :

L’Histoire de Hassan dans le ventre de sa mère
Dans le ventre de ma mère Rabîha
J’avais… Pourquoi j’avais ?
J’ai une petite maison
Occupée pour moitié par les eaux
Tandis que l’autre est pour moi,
On y est au chaud comme au paradis,
On y trouve deux palmiers,
Un poisson, un papillon et un oiseau.
Le poisson était un océan
Et le papillon un ciel, l’oiseau était un voyage,
le ciel était mon frère et mon frère l’océan,
J’étais destiné aux voyages…

Clermont-Ferrand, le 2 Mars 2009

Références bibliographiques

Antelme R. L’Espèce Humaine. Paris : Gallimard ; 1957.
Balibar E. Différence, altérité, exclusion : trois catégories anthropologiques pour théoriser le racisme. In : Parizeau MH, Kash S, éditeurs. Néoracisme et dérives génétiques. Laval : Presses Universitaires de Laval ; 2007.
Cette France-là : ouvrage collectif de l’Association Cette France-là.
Président Michel Feher. À paraître en 2009.
Gide A. Thésée. Paris : Gallimard ; 1946.
Hourani H. Hassan voyage. Paris : Riveneuve Éditions ; 2007.
Young A. The harmony of illusions : inventing post-traumatic stress disorder. Princeton : Princeton University Press ; 1995.