L’autre est né. L’autre, nous-mêmes, l’autre en nous, l’autre et le même, l’autre qui diffère, l’autre qui interroge, l’autre qui dérange, l’autre qui apaise, l’autre qui console, le proche et le lointain...
La question de l’altérité est au cœur de la psychopathologie actuelle comme elle est au cœur de nos sociétés modernes, mouvantes, plurielles, métissées. Pourtant nommer « l’autre » fut une entreprise difficile et complexe car si le concept s’impose, les mots effarouchent. Et si en nommant l’altérité, on la stigmatisait... Si au lieu de réunir, de contraindre à penser autrement, d’inviter à rêver, de donner envie de connaître, on séparait, excluait, enfermait ! Dire, nommer, définir, pour comprendre, pour connaître, pour étudier, pour donner envie de chercher encore et toujours du côté du singulier, de l’humain, de ce qui en nous ne peut être réduit à l’insignifiant parce qu’un autre l’a jugé comme tel ! Dire pour comprendre et pour soigner, dire pour se métisser, pour se transformer et pour faire reculer les limites de l’incommunicable, de ce qui est supposé n’être pas important car entrant dans une catégorie « autre » et non pas « même ».
Invite aux voyages, à la prise de risque et à la complexité.
Sortir de la dichotomie désuète, l’universel contre le particulier, l’universel contre le culturel. Aller vers une pensée et une méthode qui n’évitent pas la complexité du singulier et du collectif, de l’inconscient et des appartenances, du même et de l’autre. Penser donc le complémentarisme, c’est-à-dire, comme le préconisait Devereux, être capables d’utiliser plusieurs référents de manière obligatoire mais non simultanée et donc pour cela reconnaître la spécificité de l’approche de l’autre. Ne pas se satisfaire d’une position universaliste abstraite et minimaliste, au nom de l’universel inféré, ne plus remettre en question nos difficultés à faire et à penser avec les autres pour les transformer en défis créateurs. Car, « la ressemblance n’existe pas en soi : elle n’est qu’un cas particulier de la différence, celui où la différence tend vers zéro » (Lévi-Strauss) ; alors tendre vers l’universel certes mais avec la contrainte du singulier, du différent, du particulier, de l’intime, de l’inconscient.
Cette revue est une revue de clinique, de psychopathologie, d’une clinique qui se nourrit de toutes les formes de l’humain, philosophie, littérature, rencontres... d’une clinique ouverte sur le monde, sur les mondes ; d’une clinique qui cherche à sortir de ses propres références pour mieux comprendre la complexité et mieux soigner.
Pour inaugurer cette nouvelle revue, un acte s’est imposé à nous, celui de nourrir un enfant. En effet, si « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » comme le dit Montaigne, chaque acte de l’homme porte la forme entière de l’humaine condition, et l’acte de nourrir un enfant plus que tout autre, car il engage la vie et la transmission de la vie.
Un défi pour la pensée et au-delà pour l’action.
Les intellectuels d’une part, les acteurs de l’autre
Nourrir un enfant est un acte quotidien et universel. Pourtant c’est aussi un acte empreint de culture. Ce numéro va s’intéresser aux aléas du nourrissage à un niveau individuel : quelles sont les implications d’un tel acte ? Quels sont les conflits qui s’expriment dans cette interaction vitale mère-enfant ? Mais aussi à un niveau collectif : comment le contexte culturel code-t-il l’acte ? Nous nous proposons donc de réfléchir à nos actions dans le domaine des soins aux enfants dans une perspective pluri-disciplinaire qui va du culturel à l’individuel, de la clinique quotidienne ici à la situation de trauma extrême là-bas.
Je ne vous le cache pas, nous nous proposons, nous vous proposons un défi, défi pour la pensée et pour l’action car nous refusons la dichotomie implicite qui voudrait qu’il y ait ceux qui pensent d’une part, qui font des hypothèses, qui échafaudent des systèmes d’interprétations psychologiques plus ou moins créatifs, plus ou moins spéculatifs, ceux qui ont un savoir sur l’inconscient d’une part et d’autre part, ceux qui, plus pragmatiques, agissent, sont les acteurs de terrains, les aventuriers des temps modernes, déterminés mais aveugles. Ce numéro s’inscrit en faux par rapport à cette dichotomie entre le corps et l’esprit, entre ce qui serait de l’urgence d’une part et d’autre part, ce qui serait de l’ordre du confort, du luxe, de l’introspection gratuite réservée à quelques-uns, ceux qui ne sont plus dans la nécessité. Il y aurait ceux qui comprennent des choses qui, disent les mauvaises langues, ne servent à rien et ceux qui, sans chercher à comprendre de manière trop précise, agissent et sont efficaces. Comme si le prix à payer de l’efficacité serait la simplification caricaturale, la cécité de la complexité de l’humain meurtri par les souffrances individuelles et collectives. Nous voudrions montrer ici, que la compréhension de la complexité humaine et des processus à l’œuvre sur le plan individuel et culturel, processus conscients voire inconscients parfois, loin de nous encombrer, nous aident à affiner nos actions et à les humaniser, c’est-à-dire à les rendre plus semblables, plus proches de ceux qu’elles prétendent aider. C’est pourquoi il nous faut pouvoir penser la pluridisciplinarité et la multiplicité. Ne pas compartimenter mais rassembler et interagir : « Compartimenter les savoirs est dommageable à la formation de l’esprit humain » (E. Morin). On peut appliquer cela aux actions humaines car une seule personne ne peut maîtriser l’ensemble des savoirs nécessaires pour comprendre voire transformer un objet donné.
Éloge du pluriel
En effet, pour relever ce défi, il nous faut sur les terrains et ici dans les hôpitaux, dans nos consultations, apprendre la pluridisciplinarité, apprentissage ardu mais oh combien nécessaire et créatif. Il nous faut reconnaître où commence et où finit notre savoir, et où commence et où finit celui de l’autre. Mais ceci, n’est qu’une première étape de la pluridisciplinarité, c’est une étape nécessaire mais pas suffisante, car la pluridisciplinarité suppose qu’on se laisse modifier par l’autre, qu’on se laisse mettre en danger par l’autre par ses hypothèses, ses questions, ses manières de faire... qu’on accepte de regarder les résultats de l’autre et que ces résultats remettent en question, en retour, nos propres hypothèses, méthodes et résultats. Il y a donc un risque dans cette pluridisciplinarité, certes c’est un risque créateur de nouvelles formes de travail mais un risque tout de même, ce qui suppose que les professionnels engagés dans ces actions communes soient suffisamment sûrs de leur identité pour ne pas répondre à cette contrainte de la pluridisciplinarité par des réactions de repli et d’angoisse. Ni les psy ni les autres ne sont formés à ce travail, il nous faut l’inventer.
Des images me reviennent : dans un camp de réfugiés, une femme donne naissance à un enfant. Elle est endeuillée, elle a perdu ses proches, elle est perdue dans ses pensées. L’épuisement, la dépression assèchent le lait maternel que par ailleurs, elle pense, dans la perte d’estime d’elle-même, moins bon que le lait artificiel. Elle délaisse le bébé, d’ailleurs, elle lui en veut de par cette charge supplémentaire que constitue sa venue. Elle a du mal à trouver le lait, elle n’a pas envie de le lui donner et quand elle finit par lui donner le biberon, elle le fait sans contact avec ce bébé, les yeux dans le vide, absorbée par ses tristes pensées et sa frayeur. C’est difficile d’être du côté de la vie quand tout vous ramène à la mort. Le bébé a faim, il proteste puis se déprime. Au début, il cherche à attirer l’attention de sa mère puis épuisé et triste, il renonce. Il devient atone, perd sa capacité à initier des interactions, pleurniche, devient mou, presque laid. Ce bébé ne donne plus envie à sa mère de le toucher, de le stimuler, de lui donner à manger. On rentre là dans un cercle interactif vicieux où plus aucun des protagonistes n’est capable d’initier une interaction. Dans cette situation, il est impératif de travailler sur l’interaction mère-enfant, sur le lien, sur ce qui les unit et donc un travail psychothérapique spécifique s’impose.
On sait depuis longtemps, que le nourrissage est un acte complexe, ici, dans nos maternités, nos consultations ; là-bas, dans les situations de détresse, on sait que c’est un acte ancré dans le corps, un acte profondément psychique et culturel. Alors puisque tout cela est connu depuis longtemps, pourquoi les idées avancent si lentement et pourquoi ne se traduisent-elles pas en acte. Pourquoi les psy travaillent-ils si peu avec d’autres (les humanitaires par exemple) dans ces situations de malnutrition et pourquoi ici aussi le travail avec d’autres professionnels est-il encore si difficile ? Se posent ici des questions épistémologiques, on rechigne souvent à accepter les résultats d’une autre discipline mais se posent aussi des questions méthodologiques et techniques. Faire de la psychothérapie en situation transculturelle suppose une position qui fait sienne une universalité humaine qui récuse la suprématie sans effacer les distinctions, les différences. Plusieurs modalités de réponse sont explorées dans ce numéro. Il y a sans doute d’autres réponses possibles à condition qu’elles intègrent la notion de respect absolu de l’autre et d’altérité créatrice, la compréhension la plus fine possible avec un outil donné et l’interaction entre les outils.
Pour une pragmatique du quotidien : la passion du concret, penser le trivial
Se posent aussi des questions techniques et pratiques au quotidien. Il faut alors examiner des positions bien différentes selon que l’on travaille ici en France avec les femmes migrantes (en situation transculturelle) ou ailleurs dans des situations de traumas et de guerre. Chaque situation doit être examinée dans sa singularité, dans sa spécificité. C’est ce qui est fait au fil de ce numéro. La confrontation est nécessaire, ces échanges sont primordiaux dans la mesure où la clinique ici et ailleurs reconnaît des paramètres communs et d’autres spécifiques. Ici un certain nombre de conflits vont s’exprimer dans un lien mère-enfant dysharmonique et des difficultés de développement de l’enfant et ailleurs par des difficultés de nourrissage... Par ailleurs, ces situations reconnaissent des traumas parentaux qui même s’ils ne sont pas de même intensité et de même nature, fragilisent la fonction maternelle et la fonction nourricière de la mère. Enfin, chaque contexte va entraîner des spécificités au niveau des modalités d’expression du désordre et de la douleur. Dans certaines situations extrêmes, une façon de montrer sa douleur, c’est de perdre sa capacité nourricière. De même, dans cet acte de nourrir non efficace, on perçoit l’échec de la fonction paternelle, le père devient incapable de subvenir aux besoins de sa famille.
Il nous faut penser le trivial (les psy rechignent parfois à le faire c’est dommage), il nous faut garder la passion du concret et du singulier (J. Kristeva). Une histoire me revient. Elle constitue pour moi, une situation princeps que j’ai rencontrée il y a longtemps déjà à Bamako, cela aurait pu être Mogadisco ou Maputo.
Un enfant est hospitalisé pour une malnutrition grave. Sa mère reste près de lui, au pied de sa natte. La situation économique de la famille est difficile mais pas critique. Elle a déjà trois filles qui se portent bien et elle a eu deux garçons qui sont morts, celui-ci est le troisième. Elle ne sait pas pourquoi ses garçons meurent comme cela les uns après les autres. Sa belle-famille le lui reproche, son mari aussi. Un peu plus loin dans l’entretien, elle dira, en fait, c’est le même enfant qui part et qui revient, elle dira aussi qu’elle en veut à cet enfant qui l’épuise en revenant ainsi et en refusant de rester. Elle ne sait pas pourquoi, elle ne peut pas garder ses garçons. À quoi bon docteur, lui donner de la nourriture, il va repartir. Pour arriver à ce discours, il faut un entretien approfondi, il faut inférer le fait que derrière cette malnutrition il y a des facteurs plus intimes, plus ambivalents, plus complexes. Mais convenez avec moi que dans cette situation, banale au demeurant, donner de la nourriture à l’enfant ne suffit pas, il faut connaître la raison d’existence de la théorie de l’enfant qui part et qui revient... C’est cela accéder à une compréhension de la perte de sens de l’acte de nourrir pour cette mère-là, pour cet enfant-là.
Il ne s’agit pas de réduire le problème de la malnutrition, par exemple, à un problème simple qu’il soit somatique, psychique ou culturel. Ce qui nous anime, c’est de commencer à abattre des barrières entre les latifundia (selon l’expression de Claude Fischler), de rétablir des passages sur ces territoires mouvants et si farouchement défendus.
Nous devons donc aller vers des actions de soins qui prennent en compte la complexité de l’humain. Car, pour nourrir, il faut du lait et une mère, du lait et des mots, du lait et des représentations, du lait et des pensées qui nous relient aux autres. Le lait et le lien.
Merci aux auteurs de ce premier numéro, merci aux rédacteurs en chef, au comité de rédaction, au comité scientifique, au comité de lecture, aux nombreux correspondants du monde entier qui font que L’autre existe... Merci à ceux qui ont permis la fabrication de la revue, la traduction, l’édition, une véritable entreprise plurielle et créative.
À Paris, le 14 mars 2000

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