À l’heure où nous écrivons, le monde gronde d’une guerre annoncée, probable pour les uns, plus que probable pour les autres, incertaine, injuste pour certains, nécessaire pour d’autres encore. Cette annonce ne fait que solenniser une situation mondiale qui demeure extrêmement instable et dangereuse depuis la fin de la guerre froide. Durant cette période, après l’effacement de l’équilibre de la terreur, les conflits grands ou petits, à dimension internationale ou interne, n’ont pas manqué. On a vu même le retour de pratiques génocidaires en même temps que la difficile mise en place d’un ordre juridique international encore fragile et partiel.
Du fait des menaces issues en particulier du 11 septembre, l’angoisse sourde qui surgit des profondeurs des sociétés provoque la crispation de terribles mécanismes de défense. La défiance, la méfiance divisent le monde et les sociétés. Dans certains pays comme la France, l’option sécuritaire vient répondre à l’inquiétude. Aux scénarios d’expédition punitive internationale répondent en écho les choix de politiques visant à rassurer les citoyens. Les pauvres, les prostituées, les marginaux, les malades mentaux sont désignés du doigt. Tout ce qui semble menacer non point l’ordre public, mais l’image que l’on s’en fait, se voit criminalisé. La demande d’ordre monte des écoles où de graves sanctions pénales sont prévues contre les jeunes. La société, à l’intérieur comme à l’extérieur, se montre sans cesse plus rigide.
Cette méfiance contribue à tendre les relations à l’autre. Il s’agit moins de le comprendre, d’entrer dans un rapport d’échange que de se replier dans des identités refuges, en prétendant en même temps contrôler l’univers mouvant qui paraît menacer. Les religions aussi bien que les principes démocratiques sont idéologisés. Les unes comme les autres servent d’armature à des « croisades » en sens contraire, en absolutisant les antagonismes et en couvrant les pratiques les plus contestables. Si le massacre de milliers de victimes civiles dans les attentats terroristes marque la poursuite d’une désastreuse dégradation de l’idée d’un « monde commun » (H. Arendt), surtout quand elle se pare du masque du chahid, le non-respect des règles du droit de la guerre comme on le voit à Guantanamo est aussi le signe d’un déni des droits de l’homme. Partout le langage de la force et de la violence apparaît à certains, désormais comme le seul praticable. Le machiavélisme remplace toute préoccupation éthique dans les rapports à l’autre.
Les migrants sont au cœur de cette crise. Perçus à présent comme des éléments étrangers et de possibles terroristes ou - a contrario - comme des gens qui se sont vendus à l’Occident en reniant leurs cultures, ils peuvent croire parfois que leurs craintes de ne pas être acceptés sont justifiées. Les malaises identitaires sont potentialisés dans la spirale des défiances réciproques : que viennent-ils faire ici ? Que veulent-ils de moi ? Ceci donne raison à ceux qui cultivent la guerre des civilisations. Celles-ci pourtant n’ont le plus souvent été que des ensembles composites, où un paradigme général fédère de fait les dynamiques de complexes métissages : le califat andalou et le monde musulman dans son ensemble, l’empire byzantin, l’Amérique latine, les États-Unis, terre d’accueil de tant de migrants, n’ont jamais été des ensembles culturellement unifiés, encore moins purifiés. La France elle-même, malgré son très ancien centralisme issu de l’absolutisme et du jacobinisme, doit se reconnaître chaque jour plurielle. Les religions, y compris celles qui sont les plus dogmatiques, sont souvent des systèmes syncrétiques, des superpositions d’éléments provenant de sources diverses.
Malgré les difficultés d’aujourd’hui, « le travail de l’autre » pour chacun d’entre nous reste absolument impératif. Les métissages, la composition des apports, le traitement des contradictions et des conflits psychiques demeurent donc une exigence plus que jamais d’actualité. La construction d’un monde commun à l’échelle des mouvements d’une planète mouvante et migrante, exclut par conséquent de privilégier la force, de choisir, sans autre considération, la guerre comme moyen de résoudre les conflits. Certes, il arrive qu’il faille prendre les armes pour défendre l’essentiel et l’histoire du XXème siècle a montré que le refus d’affronter les tyrannies a été une attitude catastrophique en fin de compte. On ne peut pour autant en faire une théorie générale.
Les cliniciens inspirés par la psychanalyse savent aussi que le conflit est au cœur du psychisme humain, que la pulsion de mort est puissante, que le poids des appartenances pèse souvent lourdement dans le regard que les uns portent sur les autres. Chacun doit prendre en compte l’autre qu’il a en soi. Notre incomplétude fondamentale l’appelle toujours, quel qu’il soit, comme un accomplissement nécessaire. Construire un monde commun implique aussi de réfléchir aux logiques qui doivent régir ce monde pour qu’il soit vivable pour tous, dans la conjugaison des différences et de l’universalité.

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