Les mois passés auront vu beaucoup de bouleversements, qui bousculent les idées reçues. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle ont dévoilé l’impensable montée en puissance de l’extrême-droite avec son cortège de haine, de xénophobie et de racisme. La mise en exergue comme argument électoral de l’insécurité met à nouveau en relief l’inaltérable image populaire de l’autre, étranger et dangereux. Un monde mouvant et plein d’incertitude permet les plus grandes manipulations de l’opinion avec ses cortèges d’approximations et d’errements. La commémoration de la tragédie du onze septembre et la fin du sanctuaire américain évoquent d’abord l’inhumanité du terrorisme, mais rappellent aussi les disparités de la planète, les tyrannies et l’acuité terrifiante du conflit sans fin au Moyen-Orient. à y regarder de plus près, les bouleversements actuels ont aussi beaucoup à voir avec notre mémoire. Longtemps l’Afrique - et au-delà tous les pays du Sud - a été un continent sans voix, du moins sans voix propre, en qui elle puisse se reconnaître elle-même ou se mêler aux autres.
Les puissances qui pendant des siècles ont organisé d’abord la traite ensuite la colonisation, parlaient pour elle. C’était souvent la voix de l’imposture. Longtemps, il n’y eut aucune possibilité matérielle de lever la chape de silence qui pesait sur elle. Ce n’était pas possible car elle n’était qu’une forme de l’asservissement colonial et que, pour le faire, il fallait supprimer toutes les autres ! Les autorités coloniales avaient conçu tout un système d’explications qui devait servir de justification idéologique à leurs régimes. Le silence ainsi imposé aux peuples dominés est présenté comme la marque d’une tare « physiologique » de ces derniers. « Ces hommes sans voix sont aussi des hommes sans âme, physiologiquement incapables de faire œuvre réellement créatrice » (Jules Romains). Bien que la diversité des peuples sur lesquels s’exerçait la domination coloniale fût grande, le fait colonial leur a créé une situation fondamentalement identique.
Au tournant du siècle, l’histoire coloniale, passée et plus contemporaine, revient en force. La place précaire et menacée de l’autre, immigré mal accueilli et le plus souvent ancien colonisé, est d’autant plus soulignée par la vigueur du vote xénophobe. Racisme et rejet font trop peu l’objet d’une analyse sociologique et d’interprétations psychodynamiques dans le cadre de l’histoire coloniale où la psychiatrie a une place sous-estimée. Cette psychiatrie coloniale multiforme est le thème de ce dossier, mais bien loin de la penser lointaine ou antique, elle doit aussi être débusquée dans ses nouveaux visages.
Anthropologie et psychiatrie des colonisés se sont développées dans les possessions lointaines des états européens. Si l’anthropologie a su depuis longtemps réexaminer son histoire et se rendre indépendante de cette pesante filiation, la psychiatrie ne semble pas avoir beaucoup approfondi sa réflexion dans ce domaine. Dans l’empire colonial français, les productions de l’école d’Alger et les conceptualisations d’Octave Mannoni pour Madagascar furent remises en question par Frantz Fanon, mais la question reste d’une grande actualité pour les « confettis d’empire » qui subsistent et où la psychiatrie produit à bas bruit des pratiques de soins et des théories sur « l’indigène ». Avec les recommandations de Régis et Reboul, dès 1912, sur la psychiatrie dans les colonies, devait s’ouvrir une campagne volontariste à l’image de la médecine militaire pasteurienne qui se proposait d’éradiquer les grandes endémies. Il n’en a rien été et la psychiatrie coloniale est restée longtemps indigente et discrète. Cependant, la psychopathologie des colonisés est aussi bien à l’origine de la psychiatrie comparative d’Emile Kraepelin au début du siècle, de même qu’elle donne naissance, malgré beaucoup de critiques, à l’ethnopsychiatrie avec Georges Devereux quelques décennies plus tard. Aussi et paradoxalement, le Sénégal nouvellement indépendant fait-il appel à un ancien psychiatre militaire de l’ancienne puissance tutélaire, Henri Collomb, qui sera à l’origine des multiples travaux de l’école de Dakar. Ainsi, la psychiatrie coloniale et post-coloniale ne se laisse pas saisir et conceptualiser aisément et nous proposons d’apporter quelques éléments au débat pour mieux comprendre et enrichir la clinique en tous lieux, la clinique du monde. Penser le passé pour mieux construire l’avenir cosmopolite et métissé.

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