L’utopie d’un monde sans ennemi s’est fracassée. L’illusion d’une fin de l’histoire liée à la disparition d’un adversaire canonique s’est effondrée. Car un monde sans ennemi est un monde sans autre.
Parmi les figures de l’autre, il reste incontournable. Ce n’est pas seulement un fait, c’est une nécessité, car faire comme si l’on n’en avait pas serait faire comme si l’on pouvait se clore sur soi-même. Le conflit est au cœur du réel, comme il est au cœur de l’humain dans la dialectique des pulsions. « Je suis l’ami de tous » est mensonger et le réveil est brutal : « Pourquoi ne nous aime-t-on pas ? », s’interroge t-on alors.
Mais si l’on ne peut pas ne pas avoir d’ennemi, comment s’en construit-on ?
Chaque culture se définit parallèlement à l’exposition de ses valeurs positives, par ce qu’elle pense de ceux qui s’opposent à elle, qu’elle voit se dresser face aux hommes, face au groupe. L’ennemi est varié, naturel, ou surnaturel : c’est l’adversaire de la guerre mais aussi le sorcier, le mort ou certains esprits. Il représente une opposition radicale à soi, qui met en péril son identité et amène logiquement à la volonté de détruire totalement ce qui menace radicalement.
Dans le champ clinique et dans le champ anthropologique se retrouvent les deux mêmes visions de l’ennemi. La première décrit celui qui est d’abord un partenaire de l’échange, un rival ; la deuxième le prend comme l’objet à détruire sans que la violence puisse être tempérée par un reste libidinal. Les lois de la guerre, qui renvoient à une forme d’échange, sont subverties par la guerre sans loi où peut s’exprimer une destructivité sans limite.
Ce numéro de L’autre confronte regards et visées théoriques. Quelle est la source de l’hostilité ? Est-elle la même que celle de l’inimitié ? Cette question concerne le psychisme de chacun, mais est au cœur des réalités contemporaines. Ce que l’on a fait de son ennemi, ce qu’on lui a fait est toujours problématique.
En fait, la tentation est toujours de le nier, de l’exclure de l’humanité. Dans les conflits contemporains, le règlement final s’accompagne souvent d’une amnistie. Nécessaire pour favoriser la fin des affrontements, elle prive les uns comme les autres de désigner celui qui vous a fait du mal. Certains sont placés en tiers exclu, comme ce fut (et c’est encore) le cas des Harkis, acteurs de la guerre d’Algérie rejetés par tous. D’autres, comme les victimes ou les auteurs des tortures ou des attentats aveugles, sont niés par le silence obligatoire que favorisent la honte, les culpabilités sociales et individuelles, la peur de chacun aussi de se confronter aux réalités, de soumettre les idéaux collectifs aux feux de la désillusion.
Ceci implique les cliniciens : ceux qui sont engagés sur le terrain humanitaire, sommés de se situer dans des conflits qui, tels les guerres de l’ex-Yougoslavie voient le basculement soudain de l’ami en ennemi, avec une violence indicible, d’autant plus forte sans doute que le clivage est difficile à tenir ; ceux qui sont confrontés aux séquelles des guerres longtemps passées sous silence, comme les guerres coloniales ; ceux qui sont plongés dans le chaudron des guerres civiles ou vicinales comme au Proche-Orient ou en Algérie aujourd’hui encore.
La clinique de terrain ne peut en fait se séparer d’une réflexion métapsychologique. Freud lui-même, lors de la Première Guerre Mondiale, fit faire un bond décisif à sa théorie, inventant une nouvelle topique, élargissant sa réflexion au domaine du social, des guerres. La méditation philosophique rencontre alors le champ de la clinique et es travaux anthropologiques. L’événement lance un défi à la théorie.
Presque un siècle après, dans d’autres contextes, on s’interroge sur les logiques de l’hostilité, la cruauté extrême, le sadisme sans masochisme, l’ivresse du fanatisme, la nécessité des proclamations jubilatoires où l’ennemi doit être noyé dans les flots de son sang. Si l’anthropologie et l’histoire modélisent les processus de construction de l’ennemi et les dynamiques de la guerre, aussi bien la clinique que les sciences qui lui sont complémentaires appellent les paroles publiques qui aident à structurer des modalités socialisées de reconnaissance des conflits : procès, émissions de télévision, commission Vérité et Réconciliation s’offrent à ceux qui veulent arracher inimitiés et hostilités à la solitude. Cette prise de parole en commun est nécessaire, car elle institue une thérapeutique du collectif. Clinique et politique en ce sens, quoique distinctes par nature, ne peuvent jamais être séparées.

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